En cette saison, sur les terres à haute salinité, pousse cette délicate fleur, d’un bleu améthyste particulièrement beau, mais si aérienne que si, on ne la regarde pas de près, on passe tout simplement à côté d’une merveille.
En Camargue, les gens y sont si attachés, qu’ils en cueillent quelques brins, les nouent avec un lien de rafia et les offrent à ceux qu’ils aiment pour que l’hiver soit clément.
Il y a plusieurs recettes pour garder ce bleu le plus longtemps possible. La meilleure semble être de laisser sécher le bouquet une dizaine de jours dans un endroit sombre. Comme pour le muguet, un trop gros bouquet n’a plus de sens, mais le petit brin de saladelle qui brille au coin d’un tableau , d’une photo encadrée ou dans un vase bibelot égaye tout l’hiver en rappelant les douces chaleurs de l’automne.
Hier et aujourd’hui avec quelques amis atteleurs, nous avons sillonné les chemins les moins fréquentés du mas de la Bélugue. En surveillant du coin de l’œil quelques vaches qui n’ont rien de paisible et leurs veaux, futurs toros bravos, qui n’ont déjà peur de rien, nous avons cheminé au pas de nos chevaux, confortablement installés dans nos voitures, et nous nous sommes rempli les yeux de spectacles qu’aucun milliardaire ne pourrait s’offrir sauf à savoir se faire admettre par notre petit groupe.
Le déjeuner sans fin, informel, sans ordre ni protocole, dans un luxe de couleur, de soleil, d’ombres fraîches sous les tamaris, est à la fois drôle, pittoresque et anarchique. Chacun et sa chacune ont fait assaut d’imagination pour faire un plat simple (car il ne s’agit pas faire chichi-pompon) mais qui se doit d’être délicieux. Ainsi donc passent les salades de pâtes ou de pomme de terre toutes meilleures les unes que les autres, repassent des charcuteries dont on tait l’origine mais dont on cite la ville comme étant la meilleure pour la spécialité. Ainsi je me suis régalé d’un saucisson très large non pas roulé dans le poivre mais dans les herbes de provence. Une sublimité. S’avalent aussi quelques quiches toutes plus imaginatives les unes que les autres. Et chacun de s’extasier en disant d’un air gourmand que c’est délicieux et en redemandant un peu. D’un commun accord nous décidons de ne plus dire que c’est délicieux mais de dénoncer ce qui ne l’est pas. Silence absolu et cela fait rire comme les vins que chacun a apportés pour les faire découvrir aux autres. C’est le Chardonnay de Beauvoisin en compétition avec le Syrah rouge de Gallician, sans parler du Rosé de Vauvert qui met tout le monde d’accord.
Poupette raconte des histoires de l’ancien temps quand elle était caballera ou marin pêcheur. Roger la blague en lui disant des horreurs qui la font sourire comme une adolescente. Ces couples s’aiment quelque soit leur âge et sont heureux d’être ensemble, générations et occupations confondues, réunis autour du bien vivre à peu de frais et partageant les joies de l’attelage.
Je n’ai pas fait un petit pénéqué mais un gros siestou à l’ombre des tamaris. Je me suis réveillé une ou deux fois pour constater que tout le monde dormait y compris les chevaux.
Vers quinze heures il a été décidé de repartir. En prenant de faux airs de travailleurs épuisés chacun « habille » son cheval ou son âne, puis le fait entrer dans les bras de la voiture. On se motive de la voix et du geste. C’est la fin du déjeuner sur l’herbe. On repart, tranquillement, doucement, tranquillou, à bain doux. Nous suivons un ancien bras du Rhône devenu paisible grosse roubine dans laquelle prospèrent ibis, hérons, cygnes et des milliers de poissons. Nous suivons ce petit sentier le long du Pèbre qui sent bon le thym et la farigoulette. (Prendre l’accent de Raimu pour donner du poids à ces lignes ou l’accent de Cantonna pour lui donner une légèreté grave et romantique) Ma femme, qui est souvent poéte à ses heures, est devenue amoureuse d’un immense figuier qui trône au bord de ce petit chemin. Chaque fois que nous passons, elle le couve des yeux comme on le ferait lors de retrouvailles avec un ancien amour, s’extasie de ces multiples troncs puissants, majestueux, solidement implantés dans un sol pauvre. Elle sait qu’il a nourri des générations d’étourneaux, de grives, de merlettes, que dans ses branches ont trouvé refuge des milliard d’insectes qui ont fait les délices des fauvettes, des petits ibis pique-bœuf, des guêpiers qui logent dans les galeries troglodytes qu’ils creusent le long des rives du Pèbre et d’innombrables passereaux tous commensaux de ce géant aux feuilles de cuir vert brillant. Le cheminement sera tranquille jusqu’au Mas. On détellera et on déshabillera les chevaux consciencieusement, en faisant attention de ne rien oublier, de ne rien emporter qui appartienne à tel ou tel et qui a été mis en commun pendant quelques heures, de ne rien laisse traîner qui ferait dire à d’autres que des goulamasses sont passés par là. Il y a beaucoup d’éducation, de respect, de bonnes manières entre tous ces gens. On se quitte en s’embrassant trois fois. On se félicite de cette bonne fin de semaine, on tente une dernière blague taquine et on se quitte avec la certitude que l’on se reverra très vite pour partager de nouveaux instants aussi magiques.

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